| Algérie-artisanat
Rachid OGAL, artisan spécialisé dans le bijou berbère se confie à Kabylienews (Une interview réalisée par Kaci Abdmeziem) ALGER, 14 sept 2007 (bms)- Rachid OGAL a pris la succession de
son père, un des plus grands artisans des Béni-Yenni, dans
le ''métier'' du bijou berbère pour exetcer dans une petite
boutique située au Bois des Arcades, à Riadh et Feth, depuis
l’ouverture de ce Centre. Kai Abdmeziem a voulu savoir un peu plus sur
le métier et le personnage et nous revient avec cette interview
de haute facture.
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| Nous sommes huit frères et je dois te dire
qu’ aucun de nous n’a été tenté par ce métier
, au grand désarroi de notre père qui assuma seul notre éducation
et notre avenir. Je suis né avant le déclenchement de la
Révolution , en 1946. Ma famille a dû quitter le village natal
en 1958 pour rejoindre la capitale (Hussein Dey). Ma scolarité
a été perturbée juste avant l’indépendance(1961)
à cause des événements dus à l’OAS du fait
que j’étais scolarisé à Alger dans un collège
privé français. Donc, pour des raisons de sécurité
, j’ai été obligé de rejoindre ma région natale
où j’ai fini l’année au collège des Pères Blancs.
Avec tous ces bouleversements j’ai été forcé d’interrompre
mes études pour m’orienter vers la vie active. Admis à effectuer
un stage de deux ans à Béchar(1965-67) j’ai obtenu
un diplôme de technicien supérieur en travaux publics. J’ai
exercé le métier de topographe au sein de plusieurs sociétés
la plupart du temps au Sahara.
En 1975 , se sentant fatigué , mon père commença à se plaindre du fait qu’aucun de ses huit garçons ne s’intéressait à sa succession afin de préserver ce métier qui , malgré tout , nous avait tous fait vivre dans un certain confort. Mon père recevait beaucoup de monde dans son atelier à Kouba (lieu de notre résidence) et il ne cachait à personne son grand chagrin de voir qu’aucun de ses enfants ne voulait assurer sa relève. Comme j’adorais cet homme et que je l’admirais pour tout ce qu’il avait fait pour nous je décidai , avec son accord , de rester auprès de lui afin d’apprendre et de profiter de son expérience. C’était en 1976.J’avais alors 30 ans. Je restai à ses côtés jusqu’au moment où il décida, la mort dans l’âme , de cesser de travailler pour raisons de santé( perte d’un œil,décollement de la rétine).D’ailleurs il a mal vécu cette retraite forcée et il ne tarda pas à nous quitter , en 1992 , à l’âge de 78 ans. Voilà , brièvement décrit , mon parcours et mes débuts dans ce métier que j’exerce à ce jour dans ma petite boutique située au Bois des Arcades, à Riadh et Feth, depuis l’ouverture de ce Centre. Kabylienews: Après toutes ces années que tu as passées à travailler l’Argent , il a dû s’établir entre toi et cette matière une relation spéciale. Est-ce que tu peux nous décrire cette relation ? Rachid OGAL :Disons que cette relation a été difficile au début, car étant habitué à travailler au grand air de par ma première profession , j’avais mal accepté de rester « cloué » durant des heures, à façonner et à souder des pièces en argent. Mais avec mon père à mes côtés, je m’étais forcé à accepter cette contrainte afin de lui prouver que j’étais capable de lui succéder. Au fur et à mesure que j’arrivais à réaliser des œuvres, j’en arrivais à oublier la fatigue et à m’ adapter à la situation. Cette relation privilégiée, ou spéciale comme tu dis , ne s’est pas établie tout de suite mais bien après lorsque j’ai su réaliser des objets du commencement jusqu’à la fin. Le fait d’admirer l’œuvre achevée me remplissait de fierté et de satisfaction surtout quand il s’agissait de modèles anciens tels le « Mechloukh »(bracelet de 7 cm de largeur)ou la célèbre Tabzimt(fibule ronde).Cette relation s’est approfondie le jour où chacune de mes pièces porta désormais ma propre touche qui me permettait, bien des années après,de distinguer mes bijoux de ceux de mon père. Kabylienews : Aurais-tu préféré travailler l’or ? Rachid OGAL :Préférer l’Or ? Certainement pas , malgré les difficultés actuelles à écouler nos produits. L’Argent est noble. « Cherifa » comme disaient nos mères. Il véhicule notre identité , notre culture, de par les motifs utilisés sur le bijou (tout comme le tapis ou la poterie). Chose que nous ne pouvons exprimer avec l’or. Kabylienews :je vais te poser maintenant quelques questions liées à la fabrication du bijou berbère.Qu’est-ce qu’il te faut exactement comme matières premières ?Qu’est ce qu’il te faut comme outils ?Les trouve-t-on facilement sur le marché ? Rachid OGAL : Pour la fabrication du Bijou kabyle spécifique, nous utilisons la matière Argent titré à 925/000.Cette matière est disponible sous forme de plaques de différentes épaisseurs (3ocm de long x 16cm de large) de bobines de fil ou de grenaille (vierge à 1000/1000).Elle est actuellement disponible auprès d’un organisme d’Etat (AGENOR) et est importée d’Europe. Le seul problème que nous rencontrons est la cherté de la matière première du fait que les prix ont augmenté de plus de 200% en l’espace de 3ans ce qui rend nos produits chers voire inaccessibles à certaines bourses. La rareté du corail a donné le coup de grâce à notre corporation et beaucoup d’artisans ont cessé l’activité. Nos produits sont connus. Ils doivent leur renommée à leur conception , car entièrement faits main. Pour ce qui est de nos outils ils sont rudimentaires et se composent de pinces, cisailles,triboulet , chalumeau,etc… Ces articles sont disponibles auprès de revendeurs- installés surtout dans le quartier de Bab El Oued- mais demeurent très chers car importés d’Italie et…de Chine. Kabylienews :On a dû certainement faire appel à toi pour des expositions. Comment cela se passe-t-il au juste ?Que pourrais-tu en dire ? Rachid OGAL : J’ai effectivement participé à des salons d’exposition , aussi bien en Algérie qu’en Europe(France principalement).J’ai été invité à l’occasion des festivités du 5 juillet 2007 à une semaine culturelle en Suisse(Genève) et je dois avouer que mes produits ont connu un très large succès. J’ai aussi participé à l’année de l’Algérie en France lors d’une exposition d’artisanat traditionnel à Marseille. J’ai été sollicité aussi pour la Foire de Paris(2000-2002-2003).Du fait que je suis adhérent à la chambre des Arts et Métiers d’Alger , il m’arrive souvent de participer à des expositions en Algérie à l’occasion d’importants événements. Kabylienews :Ce n’est pas une autre question que je vais te poser. C’est plutôt un espace libre que je laisse pour te défouler. Pour dire ce que tu as envie de dire , du métier, du pays, de la vie. Alors ? Rachid OGAL : Il y a tellement de choses à dire en si peu de temps et d’espace, qu’il s’agisse du métier, ou d’autres problèmes ! A commencer par la dégradation de notre espace culturel , artistique et traditionnel. Tout s’importe, même la culture et l’Art. Il est désolant de voir lors d’expositions sur l’artisanat plusieurs produits censés être fabriqués ici par des artisans nationaux, importés de Chine, d’Inde, d’Iran et d’autres pays d’Asie tels que les tapis, le cuivre, les bijoux ,le bois ouvragé.. En plus des charges excessives auxquelles est soumis l’artisan, il doit faire face à une concurrence déloyale avec la complicité et l’aide de nos responsables. Je vous citerai l’exemple d’un ami , souffleur de verre émérite , spécialiste d’objets d’arts miniatures (flacons de parfum,animaux,palmiers,bijoux fantaisie en verre coloré,etc…).Hé bien ! il a été obligé de fermer boutique au Bois des arcades le jour où un importateur s’est avisé de ramener de Chine un container de bibelots en verre. Cet ami a traversé la mer et ,actuellement , il est agent de sécurité dans un grand hôtel à Paris. On a ras le bol ,comme on dit. Ras le bol de nos décideurs qui jouent aux bureaucrates. Bénéficiaire d’une aide de l’Etat pour l’acquisition de matériel de bijouterie à concurrence de 200.000 DA et après étude et acceptation de mon dossier , j’attends toujours depuis 2004. Entre temps le coût du matériel a doublé et l’aide accordée ne servirait plus à grand-chose. Ras le bol aussi de notre Sécurité Sociale (CASNOS) qui nous oblige à cotiser jusqu’à l’âge de 65 ans(10 ans de plus que d’autres régimes) ,pour bénéficier d’une misérable retraite,après plus de 35 ans de cotisations. Ras le bol aussi de notre fiscalité qui , malgré une note du ministère de la PME et de l’Artisanat nous exonérant de certaines taxes pendant 10 ans (IRG,TAP,TVA) jusqu’en 2010 ,continue toujours à nous imposer sur des chiffres d’affaires exagérés. En Kabylie et particulièrement à Béni-Yenni, la profession a perdu plus de 80% de ses adeptes à cause de ces charges. Beaucoup ont versé dans l’Informel. Je n’ai abordé ici que les problèmes liés à notre activité car ceux relatifs à notre vie , à l’état du pays , il vaut mieux ne pas trop en parler.Malgré mon âge (61 ans) , il me prend souvent l’envie de partir (comme mon ami , le souffleur de verre).Hélas, les chaînes qui nous retiennent au pays sont semblables à celles qui retiennent un bateau au quai. Kabylienews :Voici ma dernière question.Tu ne t’y attends peut-être pas. OGAL est un patronyme original en Kabylie.A-t-il une signification spéciale ? Rachid OGAL :Effectivement , OGAL n’est pas un nom à consonance locale.Mais à bien y réfléchir il me semble qu’il pourrait dériver du mot « ‘âqel » qui signifie sage.D’où peut-être la relation avec l’Art de la Bijouterie .Cet Art implique une grande patience ,une volonté de bien faire .Il suppose aussi une grande honnêteté afin de garantir des bijoux de première facture et de très bonne qualité , sans tricher sur l’alliage. Pour cela,il faut être juste, sincère, honnête .En un mot il faut être sage. J’espère que j’ai pu et su répondre à tes questions très pertinentes et objectives, en toute sincérité. C’est bref, mais mes mots sont venus du fond du cœur. Mille mercis. Kabylienews : C’est Kabylienews qui te remercie , Rachid , pour la spontanéité de tes réponses et ton amicale disponibilité. Propos recueillis pour Kabylienews
: par Kaci ABDMEZIEM
kaciabdmeziem@yahoo.fr
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